est une oeuvre que j'ai habité d'une lecture tourbillonnante, et j'aimerais partager avec vous le fruit de certaines recherches que j'ai été amené à condenser, pour rassembler mes notes de lectures.
Voici donc un premier extrait de mon mémoire sur Danielewski à la lumière de Michel Butor, et sur l'art de lire des livres à double-entrée.
N'hésitez pas à laisser des commentaires, ces forums ont été le lieu de bien des découvertes et j'aimerais pour une fois apporter ma pierre aux incroyables recherches qui y prennent place !
Dans l'épisode d'aujourd'hui, des canons et des rubans de Möbius qui sont au coeur d'!
De
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Duel et duo
La métaphore typographique d’une page-partition et le soin porté à la composition dans l’écriture rapprochent l’auteur d’un compositeur. C’est particulièrement le cas chez Butor chez qui l’on trouve cette déclaration de principe, qui s’apparente à une déclaration d’amour à la musicalité :
«*C'est, d'emblée, comme cas particulier de structures musicales, que le langage articulé peut apparaître. Ainsi la musique creuse le lit du texte, prépare, forme cet espace dans lequel il peut se produire, se préciser de plus en plus.*»
Butor explore cette relation dans des œuvres comme Dialogue avec 33 variations de Ludwig van Beethoven sur une valse de Diabelli, où il combine l’histoire de ces variations, celle de Beethoven et tous les rebondissements qu’elles lui inspirent. Ce dialogue a littéralement été mis en scène lors de concerts où la parole prend le relais de l’instrument, l’interrompt, joue avec lui. Cet élan vers une possible symbiose a inspiré Florence Rigal qui déclare dans son étude sur Butor et la musique qu’à « la pensée-son de Saussure va répondre l'écriture-musique*»93. Cette inspiration vient au niveau des sons, mais aussi des structures, car à travers ses valses, ses fugues, ses symphonies, l'écriture musicale présente deux notions qui fascinent les écrivains : la polyphonie et l'idée de contrepoint. Ce n'est pas un hasard si Aldous Huxley a nommé un de ses romans Point Counterpoint, en faisant référence à la musicalisation du roman, à la fois postulée et impossible, puisque le lecteur ne lit jamais qu'un seul mot à la fois, quand le compositeur écrit pour plusieurs doigts, plusieurs mains, plusieurs instruments qui pourront coïncider dans un accord. Butor et Danielewski, dans leur manière de peupler la page, comptent sur le regard embrassant du lecteur qui peut, avant de lire, voir, associant simultanéité et singularité.
L’espace de la partition permet au compositeur des jeux mathématiques complexes, translation, symétrie, inversion, gradation à travers plusieurs portées jouées simultanément. Dans ces jeux de structures certains se font miroir, se replient sur eux-mêmes ou s’inversent dans le temps. L’un de ces types d’écriture musicale virtuose a fasciné Hofstadter dans son ouvrage célèbre Gödel, Escher, Bach c’est la forme du canon inversé ou «*crabcanon*». On parle en français de «*canon à cancrizans*» ou «*canon en écrevisse*», et il se définit par l’arrangement de deux objets complémentaires et rétrogrades. Par exemple une partition de musique dans laquelle une voix est le rétrograde temporel de l’autre.
Le canon n°1 de L'offrande musicale de Bach, dont nous donnons ici une reproduction95, en est un exemple :

De
La seconde voix est bien la rétrogradation de la première, mais dans la partition originale de Bach, il n’y qu’une seule voix et une clef dessinée en miroir sur la dernière ligne. Le cancrizans était donc encrypté dans la partition puisqu’on attendait du second musicien qu’il joue la partition de gauche à droite en partant de la fin. Cependant, comme le fait remarquer David Yearsley, le formatage de l’outil informatique qu’il utilise l’empêche d’utiliser ces notations.
Autre forme de virtuosité à laquelle se sont essayés Bach et Mozart, le «*table canon*» qui est à la fois un canon en miroir et un canon à cancrizans pouvant être placé entre deux musiciens qui le jouent chacun dans leur sens de lecture. Comme une forme d’ambigramme, la pièce de Mozart Der Spiegel pour deux violons peut donc être tournée et retournée à 180° et rester lisible. Dans le cas du canon à cancrizans la méthode du compositeur appelle l'interprète à bouleverser ses habitudes de lecture, ici en inversant l’ordre traditionnel de lecture de la civilisation occidentale, de gauche à droite devient de droite à gauche. Mais dans le référentiel de chacun des deux musiciens, c’est l’autre qui joue sa propre séquence à l’envers, à rebrousse-temps. Le sens de lecture engage donc des questions sur la temporalité dans laquelle se déploie la lecture.
Il en va de même dans. Les deux narrations sont complémentaires mais sont disposées de manière rétrograde. De fait, la disposition tête-bêche du texte présente toujours au lecteur le visuel d’une partition littéraire d'un canon à cancrizans. Ainsi en feuilletant les pages d’
on fait « jouer », ne serait-ce que de manière visuelle, les deux voix. Au fur et à mesure que l’on avance dans une histoire, on fait régresser l’autre. Cependant, s’il peut faire sens en musique de jouer une ligne de droite à gauche, l’ordre de la langue anglaise impose encore un ordre de lecture de gauche à droite. Ce serait le contraire en langue arabe, hébraïque ou japonaise. Il y a bien deux lectures parallèles à faire, orientées dans des sens contraires. Le lecteur est seul, et même si l’on peut imaginer localement deux personnes explorant chacune la double-page qui lui fait face, chacun fait toujours pivoter vers lui la voie qu’il emprunte.
Qui écoute la première note du canon entend aussi la dernière, qui ouvreà la première page a sous les yeux l’alpha et l'oméga de l’histoire, s’il pousse la curiosité à lire la partie à l’envers. Chaque mesure est soutenue par son propre passé ou son futur selon le point de vue adopté. Lors d’un canon à cancrizans, il peut advenir que chaque musicien joue la partition dans un sens puis dans l’autre. Chaque musicien se retrouve donc à son point de départ. Cet espace cyclique fait d’aller-retours pourrait être répété à l’infini. Il installe aussi une symétrie centrale : jouer une ligne puis la jouer à l’envers, c’est l’équivalent de jouer cette ligne puis son prolongement dans un miroir.
Chaque histoire est pourtant distincte, comme si les deux membres du canon appartenaient à des époques différentes mais jouaient bien le même morceau, chacun dans sa gamme particulière (dans sa clef particulière, masculine, féminine). Dans la neuvième pièce de l’Offrande musicale, un canon en miroir où la seconde voix inverse les hauteurs musicales de la première, Bach ne prend pas la peine de noter l’intervalle de silence qui doit séparer le départ des deux voix, il inscrit au lieu de cela dans la marge une énigme en latin «*Quaerendo invenietis*», «*Cherchez et vous trouverez*». C’est un défi lancé à l’imaginaire de l’interprète, qui doit composer avec l’autre membre du couple et faire une proposition de lecture harmonieuse parmi la multitude des possibles. De même il n’existe pas une mais une infinité de manières de lire, en s’essayant au livre le lecteur aventureux trouvera celle qui lui correspond, en rythme et en profondeur.
Le titre de L'Offrande musicale ressemble fort à celui du «*Don du poème*» de Mallarmé qui commence par le vers «*Je t'apporte l’enfant d'une nuit d'Idumée*». Qu’il nous soit permis de les rassembler : l'œuvre s’offre, s’ouvre au lecteur, tout en lui imposant sa complexité, même. Elle donne à voir, à entendre, mais demande en échange la curiosité active du lecteur, de l’interprète. Mettre à jour les structures secrètes, c’est pénétrer plus avant dans la relation intime qui nous lie à elle. Platon avait inscrit sur le frontispice de son académie «*Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre*» ; on peut imaginer Michel Butor et Danielewski sous une autre devise : «*Que nul n’entre ici s'il n'est amoureux des sons et curieux des formes*».
Mettre à jour le formalisme qui enserrec’est montrer la projection de ces règles d’écriture musicale, d’autant plus ardues et contraignantes qu’elles cherchent à composer une harmonie, dans le domaine de la langue. En codifiant à présent nos découvertes, nous énonçons les principe de cette physique particulière qui régit ce double-livre
C.comme un objet topologique
1. Travail du géomètre et formalisme des relations
Les contraintes de renvoi et de rappel qui, à l’échelle d’un poème, expliquent la place de chaque partie du tout enserrent ici tout un livre : cette architecture de points et contrepoints musicaux s’organisent selon un système de symétries dont on va établir la charte en utilisant un langage mathématique. Ainsi on appellera S la narration de Sam et H celle de Hailey.
La relation P
A l’intérieur de chaque voix*on observe une symétrie page par page par rapport à la pliure centrale du livre située entre la page 180 et la page 181.
De
Cette relation associe donc la page 1 à la page 360, et par exemple la page 48 à la page 313. Si A est le numéro de la page et A’ le numéro de la page correspondante alors A’ = 361 - A. Ainsi 1 et 360 sont liés, 2 avec 359 et ainsi de suite.  Cette relation est intradiégétique et fonctionne comme un parenthésage. Comme dans une partition jouée dans un sens puis dans l’autre, la structure cyclique qui ramène le personnage à son point de départ, fait revenir touche par touche les thèmes, les situations, les mots clefs, par opposition, similarité, dépassement, réponse. Ainsi haut de la page est associé au bas de la page correspondante. x y devient y’ x’. Comme on peut le voir dans cet exemple :
p. H/239
l.1 passing spoons around.
l. 17 -Here’s to let Autumn fall where it wants.
p. H/122
l.4 -Here’s to keeping it summer.
l. 16-17. stir a pot of soup with forks
Si l’on considère le livre comme un ensemble de feuillet empilés, pliés puis reliés, alors la relation P instaure un lien souterrain entre chaque feuille de ce cahier, sous la forme d’un chiasme AB-BA. Voici qui nous encourage à penser le livre comme pliage, comme collage et transformations du plan, de la feuille, qui demandait déjà une révolution technique dans le passage du rouleau au codex médiéval.
La relation R
 Entre chaque narration il existe une relation de similarité interdiégétique directe que nous appellerons R. Le temps de la diégèse est similaire (début, milieu, fin) et correspond à la pagination du livre. La datation (temps du récit), elle, diffère forcément car les deux histoires ne commencent pas à la même date absolue (1863 pour Sam, 1963 pour Hailey).
De
C’est la relation R qui permet au lecteur de passer de la page SA à HA pour obtenir le point de vue de l’autre membre du couple. Ce mouvement de retournement, hésitant au début, car inhabituel devient à force de pratique d’une fluidité instinctive qui fait rouvrir le livre de plus en plus facilement à la page visée, en jaugeant de sa position par rapport au milieu, au début et à la fin.
3. La relation P’

En combinant les deux relations précédentes, nous pouvons établir une troisième relation P’ de parenthésage interdiégétique. Les deux textes étant imprimés tête-bêche, HA’ est toujours imprimé à l’envers sous SA et vice-versa. En regardant une page d’, nous sommes donc toujours devant un jeu de miroirs multiples.
Et si l’on se reporte à la page d’donnée ici en annexe, on pourra vérifier ces rapports et ces reports ligne par ligne.
De






est une oeuvre que j'ai habité d'une lecture tourbillonnante, et j'aimerais partager avec vous le fruit de certaines recherches que j'ai été amené à condenser, pour rassembler mes notes de lectures.





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of Leaves a besoin d'un forum, car, contrairement à la mention "novel", je pense sincèrement que c'est un poème, ou une reprise, après plusieurs siècles d'absence (depuis Milton au moins), du genre de l'épopée.
